Le désaccord du participe passé, par Michel Feltin-Palas

L’AFAL vous informe :

Le désaccord du participe passé

C’est sans doute la règle la plus contestée de la langue française. Et la plus révélatrice de l’incroyable relation que nous entretenons avec notre idiome national.

Dans sa célèbre émission Apostrophes, Bernard Pivot avait coutume de demander à ses invités : « Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous lui entendre dire quand il vous accueillera ?  » Un jour que Laurent Delahousse lui posa cette même question, le malicieux animateur répondit : « Il me dira :  » Bonjour, Pivot. Vous allez pouvoir m’expliquer les règles d’accord du participe passé des verbes pronominaux ; je n’y ai jamais rien compris. » Et je lui répondrai, modeste : « Moi non plus, Seigneur ». »

Derrière la boutade, une réalité. L’accord du participe passé avec avoir est sans doute le plus controversé de la langue française, comme le souligne dans un livre tout autant grammatical que sociologique le linguiste Bernard Cerquiglini (1). Il est vrai que celui-ci est particulièrement complexe. Songez par exemple à la différence entre ces deux phrases :

– La cantatrice que j’ai entendue chanter (elle chante, je l’ai entendue : accord).

– La chanson que j’ai entendu chanter (on la chante, j’ai entendu qu’on la chante : pas d’accord).

Loin de maîtriser toutes ces subtilités, la plupart d’entre nous ont retenu pour l’essentiel ceci : « Avec l’auxiliaire avoir, le participe passé s’accorde en genre et en nombre avec le complément d’objet direct lorsque celui-ci est placé avant le verbe ». D’où :

– J’ai mangé des pommes.

– Les pommes que j’ai mangées.

Ce que l’on sait peu, c’est que cette règle a été fixée dès 1538 à l’initiative de Clément Marot, soit un bon siècle avant la création de l’Académie française. En cela, le poète s’inspire du « modèle italien » – on n’est pas sous la Renaissance pour rien – ce qui fera dire à Voltaire : « Marot rapporta deux choses d’Italie : la vérole et l’accord du participe. Le second fit plus de ravages ». (2) Influent auprès de François Ier, Marot réussit à convaincre, et cela d’autant plus facilement qu’à cette époque, toutes les lettres se prononcent. Au masculin singulier, « volé », par exemple, se distingue très facilement du féminin pluriel « volé-eu-sse ». Corollaire : les choses se compliquent à partir du XVIIIe siècle, lorsque le « e » et le « s » finals commencent à ne plus se faire entendre, rendant l’accord souvent inaudible, notamment avec les verbes du premier groupe (les plus nombreux). Depuis, en effet, il n’y a aucune différence à l’oral entre ce type de phrases :

– L’argent que j’ai emprunté

– Les sommes que j’ai empruntées

L’évolution de la phonétique s’ajoute donc à la complexité de la règle pour alimenter les débats sans fins sur « l’accord du COD ». D’un côté, les réformateurs plaident pour une simplification en faisant notamment valoir que le temps consacré à son apprentissage (quatre-vingt heures, selon les estimations) serait mieux utilisé à enrichir le vocabulaire des élèves, développer leur argumentation et étudier les grands auteurs. En face, les conservateurs soulignent que cela conduirait à transférer à l’écrit les ambiguïtés de l’oral. Sans accord, comprendre la phrase « Les oeufs de la poule que j’ai mangé » est en effet impossible. En revanche, tout s’éclaire quand on lit :

– Les oeufs de la poule que j’ai mangés (j’ai mangé les oeufs)

– Les oeufs de la poule que j’ai mangée (j’ai mangé la poule)

Il n’empêche : la règle a été contestée dès son invention et l’a été tout au long des siècles suivants. En 1900, des linguistes parviennent même à convaincre le « ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts » de publier un arrêté tolérant l’accord ou l’absence d’accord – sans suite. En 1990, encore, le sujet est remis sur la table par la commission de réforme de l’orthographe créée par Michel Rocard. En 2018, enfin, deux Belges, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, proposent à leur tour une règle simple : accord avec l’auxiliaire être, invariabilité avec l’auxiliaire avoir.

Jusqu’à ce jour, toutes ces tentatives se sont soldées par des échecs.

Bernard Cerquiglini n’a rien d’un conservateur. Pourtant, il s’oppose lui aussi aux options les plus radicales et ses arguments sont dignes d’intérêt. D’abord, rappelle-t-il, la règle de Marot est conforme à l’histoire de notre langue puisqu’on la trouve déjà chez Villon au XVe siècle. Son adoption, de surcroît, ferait perdre des informations utiles, comme on l’a vu plus haut. Enfin, constate-t-il, une modification drastique provoquerait de telles résistances qu’elle n’aboutirait sans doute pas – le passé en témoigne.

Aussi propose-t-il une « thérapeutique raisonnable », susceptible selon lui de recueillir un consensus. En substance : passage à l’invariabilité uniquement pour les cas particuliers, mais maintien de l’accord lorsque le participe passé est placé avant l’auxiliaire avoir pour tous les verbes classiques et les verbes pronominaux ordinaires, comme :

– Marie s’est coupé le doigt (Marie s’est coupée quoi ? Le doigt. « Le doigt » est placé après le verbe : pas d’accord)

– – Marie s’est coupée au doigt (Marie s’est coupée quoi ? Elle-même. « S' » est placé avant le verbe : accord)

Aussi modérée soit-elle, une telle proposition n’est pourtant pas certaine d’être adoptée. Toute réforme de la langue française doit en effet compter avec trois types d’opposants. D’abord, les puristes qui, n’ayant pas conscience que le français qu’ils utilisent est lui-même le fruit d’évolutions antérieures, refusent par principe tout changement. Ensuite, les membres de professions influentes – écrivains, enseignants, correcteurs de journaux, etc – qui retirent un intérêt, monétaire ou symbolique (la « distinction »), à la complexité de la langue. Il faut enfin compter avec les Français eux-mêmes, qui tiennent mordicus au maintien de cette règle difficile. Un comportement qui peut sembler paradoxal, tant elle leur crée des difficultés, mais qui s’explique. En raison du temps que nous passons à l’étudier, note Bernard Cerquiglini, ce fameux accord a été érigé au rang de symbole : celui du « bon français ». Y renoncer serait donc perçu comme un abandon de la langue elle-même. Raison pour laquelle cette règle dépasse de très loin le seul univers de la grammaire et dit beaucoup de l’étrange relation qu’entretient notre pays avec son idiome national.

(1) Un participe qui ne passe pas, par Bernard Cerquiglini, Points, collection « Le goût des mots » (2) Citation possiblement apocryphe, note Bernard Cerquiglini.

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